Journées sociales du Québec

 

 

Mise en contexte

Fondées par le jésuite Guy Paiement et un groupe de chrétiennes et de chrétiens engagées socialement, les Journées sociales du Québec (JSQ) s’inscrivent dans la tradition toute jésuite des Semaines sociales de France et de leur équivalent canadien-français, apparues dans le sillage de la publication de l’encyclique Rerum novarum du pape Léon XIII sur la question ouvrière. C’est d’ailleurs dans le sillage du 100e anniversaire de cette encyclique que sont fondées les JSQ, à une époque où des liens étroits lient toujours les membres de la mouvance sociale chrétienne avec le monde syndical et le milieu communautaire.  À une époque, aussi, où le réseau de la pastorale sociale est très vigoureux, soutenu par les évêques et par le dynamisme des communautés religieuses féminines et masculines.

Pour les chrétiennes et chrétiens engagés socialement, le début des années 1990 est vécu sous le signe de l’héritage et du projet, pour reprendre ici les termes de la commission Dumont. Publié quelques jours avant Pâques, le cahier Religion du journal Le Devoir du 28 mars 1991 brosse d'ailleurs un portrait impressionnant de l’action sociale tous azimuts des Églises, dans un Québec sécularisé et gangréné par le néolibéralisme, quelques années après l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange entre le Canada et les États-Unis. Et après des décennies de compressions budgétaires et de remise en question de la social-démocratie.

Pour la mouvance sociale chrétienne, c'est déjà l’heure des bilans, y compris pour les communautés ecclésiales de base (CEB), ce fer de lance du christianisme social postconciliaire qui connait un essoufflement marqué. Guy Paiement, qui fut pourtant l’un de ses plus zélés promoteurs et animateurs, constate la fatigue des CEB: seules celles ayant placé l’engagement social au cœur de leur vie commune ont survécu, disait-il à l’historienne Denise Robillard dans Le Devoir du 12 avril 1990.   

C’est dans ce contexte que le 1er mai 1991, en la Journée internationale des travailleurs, alors que le mur de Berlin et l'Union soviétique viennent de s'effondrer, que le pape Jean-Paul II publie l’encyclique Centesimus annus afin de commémorer le 100e anniversaire de Rerum novarum. Un colloque prolongeant et actualisant les intuitions de Léon XIII est organisé deux semaines plus tard à la Faculté de théologie de l’Université Laval. Suivi quelques semaines plus tard par une session de formation animée par Guy Côté les 19, 20 et 21 août au Centre justice et foi sur la justice sociale et l’engagement chrétien - session dont Guy Paiement sera l’un des conférenciers.

 

 

Réunir les chrétiens engagés d’un Québec cassé en deux

Prophète du pays réel et proche collaborateur de la revue Relations, Guy Paiement donne le ton aux Journées sociales du Québec qui mettent la pauvreté, les fractures sociales et les cassures régionales au cœur de leur analyse. Déjà engagé dans diverses luttes liées à la pauvreté et à l’insécurité alimentaire, Paiement a été au cœur d’Un Québec cassé en deux, la série de dossiers de la revue Relations sur le (mal)développement régional au Québec. Aussi insiste-t-il pour que les militantes et militants chrétiens des quatre coins de la province se réunissent dans une ville et une région différente à tous les deux ans pour discerner ensemble les signes des temps, se ressourcer collectivement et tâcher d'esquisser des pistes d'action pour agir sur les structures injustes qui écrasent et humilient la dignité des personnes tenues aux marges de la collectivité et, en cela, privées d'une citoyenneté pleine et entière.

 

 

C'est cette formule qui sera le cœur et l'âme des JSQ, autour du noyau formé de Guy Paiement, de la théologienne Yvonne Bergeron, du syndicaliste et militant progressiste Michel Rioux, du théologien Guy Côté et des chrétiennes et chrétiens sociaux de toutes les régions du Québec. Fidèles aux convictions du jésuite, ces chrétiennes et chrétiens militent pour une Église qui prend parti pour les exclus; de militants qui plongent dans la mêlée et s’engagement dans l'arène politique afin de résister à l'effritement du lien social et au règne du chacun pour soi célébré par le néolibéralisme. Des chrétiens qui, comme Guy Paiement, plaident en faveur d’une foi qui a de la “boue sur les chaussures” et qui “donne des mains à l’espérance”, en s'engageant concrètement dans des pratiques de solidarité à même de former une communauté politique pleinement solidaire.   

 

Année Villes Thème
1993 Chicoutimi Sans emploi, peut-on vivre?
1995 Sherbrooke Sans argent, peut-on vivre? De l’exclusion au développement solidaire
1997 Rimouski Intervenir à contre-courant. De nouvelles pratiques solidaires
1999 Gatineau À nous le politique: donner des mains à l’espérance. Parcours pour la société civile
2001 Québec-Hull La citoyenneté: au-delà des obstacles
2003 Montréal Le vivre-ensemble. Un art à réinventer
2005 Chicoutimi Passages et passeurs: histoires d’engagement social, personnel et collectif
2007 Saint-Hyacinthe Débloquer l’avenir
2009 Trois-Rivières et Nicolet La redistribution de la richesse
2011 Valleyfield et Longueuil Le cri de la Terre et le cri des pauvres
2013 Rimouski et Gaspé Réveils populaires : signe des temps
2015 Sherbrooke La souveraineté alimentaire – Manger: un choix de société
2017 Chicoutimi

L’économie sociale et solidaire: une économie pour le monde

 

Se réunissant dans une région différente tous les deux ans et mobilisant les réseaux chrétiens et les organismes communautaires de la ville et la région hôte, les rencontres des JSQ étaient l'occasion de réfléchir aux enjeux sociaux de l'heure, sous forme de conférences, de panels, d'ateliers animés par des membres du comité organisateur et par des conférencières et conférenciers invités, souvent prestigieux. Des moments de célébration et de ressourcement spirituel étaient également prévus. En amont comme en aval de chaque édition des Journées sociales, des lettres ouvertes étaient publiées dans Le Devoir et divers quotidiens régionaux afin de présenter la thématique des prochaines JSQ ou y diffuser la déclaration finale de la rencontre venant de se terminer. Les JSQ étaient parfois couvertes par la presse locale. On observe aussi de fortes convergences entre la thématique de certaines rencontres des Journées sociales du Québec et les Messages du 1er mai publiés par les évêques catholiques du Québec, comme ce sera le cas en 2013 (Réveils populaires : signe des temps)

 

Des thématiques attentives aux signes des temps

Apparues en pleine récession économique et animées par des militants chrétiens déjà engagés dans diverses luttes enjeux liées à la pauvreté, au chômage et à la malnutrition, les journées sociales ont donné une place de choix à l'enjeu - transversal - de la justice sociale. À l’heure du référendum de 1995, de l'émergence du mouvement altermondialiste et de la montée en puissance d'un néoconservatisme made in Quebec (de la fondation de l’Action démocratique du Québec au Manifeste des lucides, onze ans plus tard), les JSQ placent l’engagement politique et la soif de solidarité et l'espoir d'une refondation du monde au cœur de leurs réflexions. À partir des années 2010, les enjeux environnementaux occupent également une place croissante dans les réflexions des journées sociales. Les Journées sociales du Québec font également parvenir des lettres ouvertes Le Devoir à Noël et à Pâques. Signées par Guy Paiement, Guy Côté ou Yvonne Bergeron, ces lettres proposent des relectures politiques et solidaires de ces deux fêtes liturgiques.

Les Journées sociales du Québvec prennent rapidement l'habitude de soutenir les personnes ou les collectivités s'étant distinguées pour leurs pratiques de solidarité, comme ce sera le cas pour la municipalité estrienne de Saint-Camille en 2007. Après le décès de Guy Paiement en 2010, un prix portant son nom est offert par les Journées sociales aux personnes s'étant distinguées pour leur engagement. En 2017, il a été octroyé à deux des piliers des JSQ: Yvonne Bergeron et Florent Villeneuve. Deux ans plus tôt, ce prix était remis à Jacques Proulx, ex-président de l'Union des producteurs agricoles et cofondateur de Solidarité rurale.

 

Prenant acte de l’impact des changements démographiques et organisationnels, et du faible renouvellement de la mouvance sociale chrétienne, les animateurs des Journées sociales du Québec ont dû se résoudre à mettre un terme à cette aventure solidaire qui a réuni plus de 25 ans les chrétiennes et chrétiens engagés. L'édition de 2017 des JSQ aura donc été la dernière: lancée à Chicoutimi, les Journées sociales du Québec se sont conclues dans cette ville, un quart de siècle plus tard. 

 

Archives virtuelles des Journées sociales du Québec

 

1993 – Chicoutimi - « Sans-emploi, peut-on vivre? »

Jules Béliveau, « Les Journées sociales posent la question du fatalisme devant le manque d'emplois », La Presse, 1er mai 1993, p. A13

Jules Béliveau, « Les Journées sociales 93 : ras-le-bol et colère des exclus», La Presse,  16 mai 1993, p. A9

 

1997 – Rimouski - « Intervenir à contre-courant »

Pierre-Yvon Bégin, « L’Église veut agir sur les causes de la pauvreté », La Tribune, 3 mai 1997, p.B10

 

1999 - Hull - « À nous le politique: donner des mains à l’espérance »

Guy Paiement, Lise Baroni, Michel Beaudin, Yvonne Bergeron, Mario Dion, Pierre-Paul Morissette, Louis O’Neill, Denis Plante, Lucille Plourde-Tardif, Michel Rioux et Florent Villeneuve., « À nous le politique. Les chrétiens et l’avenir de la société québécoise », Le Devoir, 16 janvier 1998, p. A9. 

Guy Paiement, « Sommes-nous des agnostiques politiques?», Le Devoir, 7 mai 1999, p. A9

[Journées sociales du Québec], « Une démocratie aux mains sales — Déclaration de Hull», Le Devoir, 19 mai 1999, p. A9.

Pierre St-Jacques, « Donner des mains à l’espérance  », La Tribune, 1er mai 1999, p.H4

 

2001 - Québec - « La citoyenneté: au-delà des obstacles »

Guy Paiement et Michel Rioux, « Penser autrement le politique — La conformité sociale bloque la recherche de solutions », Le Devoir, 26 octobre 2000, p. A9

Guy Paiement et Michel Rioux, « Remettre l’économie au cœur de l’exercice de la citoyenneté », Le Devoir, 28 mai 2001, p. A7

 

2003 – Montréal - « Vivre ensemble, un art à réinventer » 

Guy Côté, « Vivre ensemble, un art à réinventer. La consommation, comme mode de vie et de penser, isole », Le Devoir, 12 décembre 2002, p. A7

Pierre St-Jacques, « Vivre ensemble, un art à réinventer », La Tribune, 19 avril 2003, p.H4

Guy Paiement et Michel Rioux, « Lendemain d’élection et veille de Pâques », Le Devoir, 18 avril 2003, p. A9

Guy Paiement, « Noël comme un air de jazz », Le Devoir, 24 décembre 2003, p. A7

 

2005 – Chicoutimi - « Passages et passeurs: histoires d’engagement social, personnel et collectif »

Pierre St-Jacques, « Les Journées Sociales du Québec », La Tribune, 2 avril 2005, p.G7

 

2007 - Saint-Hyacinthe - « Débloquer l’avenir »

Guy Paiement et Michel Rioux, « Une bonne nouvelle pour tout le peuple », Le Devoir, 5 janvier 2006, p. A7

Guy Paiement et Michel Rioux, « Et si le ‘‘monde ordinaire’’ avait raison? », Le Devoir, 29 mai 2007, p.A7

Guy Paiement, « [Noël] Cette fête au cœur de nos fractures », Le Devoir, 24 décembre 2007, p.A9

 

2009 - Trois-Rivières et Nicolet - « La redistribution de la richesse »

Guy Paiement, « Une foi qui a de la boue sur les pieds », Le Devoir 22 mars 2008, page B5

Marianne Dandurand, « Résoudre la crise par la redistribution de la richesse », La Tribune, 2 mai 2009, p.S39

Guy Paiement, « Noël, entre la trêve et l’inédit », Le Devoir, 24 décembre 2009, p.C5

 

2011 - Valleyfield et Longueuil « Le cri de la Terre et le cri des pauvres »

Yvonne Bergeron, « 10es Journées sociales du Québec - Le cri de la Terre et le cri des pauvres », Le Devoir, 13 juin 2011

 

2013 - Rimouski et Gaspé - « Réveils populaires : signe des temps »

Yvonne Bergeron et Guy Côté, « Des sursauts de conscience qui ne s’estomperont pas », Le Devoir, 3 juin 2013

 

2015 - Sherbrooke - « La souveraineté alimentaire. Manger : un choix de société »

Yvonne Bergeron, « La souveraineté alimentaire. Manger : un choix de société », Congrégation Notre-Dame, 18 juin 2015.

Yvonne Bergeron, « L’alimentation, un droit inaliénable », Le Devoir, 2 juillet 2015.

 

2017- Chicoutimi - « L'économie sociale et solidaire: une économie pour le monde »

Bernard Hudon, « Les dernières Journées sociales du Québec », Relations, no 791, juillet-août 2017 

 

Pour aller plus loin

Centre justice et foi, Soirée hommage à Guy Paiement, prophète du pays réel, 16 septembre 2015

Élisabeth Garant et Nelson Tardif, (dir.), Guy Paiement, prophète du pays réel, Montréal, Éditions Novalis, 2015, 336 p.

Lise Baroni, Michel Beaudin, Céline Beaulieu, Yvonne Bergeron et Guy Côté, L'utopie de la solidarité au Québec. Contribution de la mouvance sociale chrétienne, Montréal, Éditions Paulines, 2011, 365 p.